05 novembre 2007
Samantha Karmel
Je souhaite la bienvenue à tous ceux qui visitent mon blog et qui prendront le temps de me lire.
Mon rêve le plus cher est de voir un jour mon nom dans tous les rayons « nouveautés » des librairies. Est-ce que c’est prétentieux ? Je ne pense pas qu’un rêve puisse être prétentieux. Mais j’ai une idée précise de ce à quoi ressemblerait mon livre. Il serait à la frontière du roman et de la nouvelle, à la frontière de la bande dessinée et de l’album pour enfant, à la frontière du livre d’images et du récit illustré. J’aimerai que de grands photographes s’approprient mes histoires pour les rendre réelles à travers leurs clichés. J’aimerai que mes récits ne soient pas seulement des œuvres écrites, mais des œuvres visuelles, des œuvres d’art. Avis aux amateurs !
Lisez-moi, commentez-moi, diffusez-moi. Aujourd’hui, le monde d’internet regorge de possibilités. Pourquoi pas celle de se faire connaître ? Envoyez le lien de ce blog à toutes vos connaissances. Et qui sait ? peut-être arrivera-t-il un jour sur le bureau d’un éditeur…
Je vous souhaite bonne lecture…
Samantha Karmel 1/13
C'est
une belle journée ensoleillée qui a commencé sans moi. Un méchant rayon
traverse la minuscule ouverture et me trouve complètement enfouie sous mes
draps. A croire qu'il me vise personnellement. C’est bon, il a gagné, je me
lève. De toute façon c'est l'heure. Il est presque midi. Je fais passer une
omelette avec un café et je vais sur mon balcon. Je fume une cigarette et
j'espionne la vie de ceux qui passent en dessous. Ça grouille, ça court, ça se bouscule, ça se tient la
main, ça attend le bus. Et moi je suis au-dessus de tout ça, je suis chez moi,
je ne m'affaire pas à me fondre dans la masse. Je les regarde avec indifférence
et mépris. Mais je sais bien que derrière ce regard se cache une petite envie.
Pas de la jalousie, juste de l'envie. On déteste ce que l'on ne peut posséder,
c‘est bien connu. Sur ce point, je ne suis pas bien différente des autres. Ma
cigarette n'a plus rien à donner, alors je rentre, je m'enferme à nouveau. J'ai
les gestes d'un automate, les mêmes depuis presque sept ans. Après la
cigarette, je passe sous la douche, je m'habille et je sors. Je n'aime pas cet
appartement, et en même temps, je ne pourrais pas vivre ailleurs. Il a tout
vécu avec moi depuis que je suis à Paris. Il m'a vue sourire, croire, et puis
il m'a vue pleurer, m'isoler. Je ne l'aime pas peut-être justement parce qu'il
en sait beaucoup trop sur moi, et que cela m'effraie. Mon premier souci est que
rien ne s'échappe de moi, que personne ne sache ce que je porte en moi, la
douleur qui s'acharne à gouverner mon existence. Quand je suis chez moi, je
n'ai plus besoin du masque de la normalité, je peux laisser aller mon amertume.
Les murs de mon deux-pièces aiment ce spectacle, ils aiment la déchéance que je
traverse. Alors moi je ne les aime pas. Mais si j'allais ailleurs, ce serait
tourner la page, oublier le passé, lui être infidèle. Pour moi, ce n'est pas
envisageable. Je sais que je n'ai aucun espoir de retrouver ce que j'ai perdu,
je ne le souhaite même pas. Mais je me suis créée une vie transparente et je
veux qu'elle me convienne, je me plais à croire qu'elle est la seule qui me
convienne. Voilà, c'est ça ma vie, un perpétuel monologue où je ressasse mes
souvenirs, mes angoisses, où je n'attends plus rien, même pas la délivrance. Je
n'ai que vingt-quatre ans.
Dans
les escaliers je croise la dame du premier. Elle me dit bonjour, je lui réponds
avec une grimace qui se veut aimable. C'est parti, en avant la mise en scène.
Sur le trottoir, en bas de mon immeuble, je respire un bon coup, et j'avance.
Je m'insère dans cette même foule que je méprisais tout à l'heure. Je ne suis
d'aucune excentricité, personne ne me prête attention, c'est tout ce que
désire. Je regarde les hommes du coin de l’œil, mais je ne soutiens jamais leur
regard. Leur intérêt m'indispose, et je presse le pas. Je suis sauvage, je ne
l'ai pas toujours été...
Et
puis j'arrive devant la vitrine de Véralyne, complètement recouverte d'affiches
de films, même la porte serait introuvable s'il n'y avait pas cette grosse
poignée dorée. J'y vais, comme chaque jour, rendre le DVD que j'ai emprunté la
veille, La Planète des singes, cette fois-ci, et j'ai à peine refermé la
porte derrière moi que je reconnais la douce voix de Véralyne, petite femme au
dos courbé :
-
"Alors Samantha, comment as-tu trouvé Mark Walbergh ?
- Pas
mal."
Pour
Véralyne, c'est suffisant. Elle sait qu'elle n'obtiendra rien de plus de moi,
et elle n'en a pas besoin. C'est clair entre nous. Pas mal signifie
qu'elle peut mettre le film en coup de cœur, bof, c'est que ce n’est pas
la peine d'en commander d'autre. Je ne sais pas comment elle a trouvé le truc
mais elle me l'a confié une fois, c'est infaillible. Si je peux rendre service
de cette façon, pourquoi pas ? C'est à mon tour maintenant :
-
"Qu'est-ce que vous me servez aujourd'hui ?
- Je
t'ai mis de côté Rencontre avec Joe Black. Je suis sûr que ça va te
plaire.
Samantha Karmel 2/13
Je suis sûr que ça va te plaire.
- On
verra bien. A demain."
Voilà,
c'est comme ça depuis plusieurs années. Une entente cordiale mais discrète
m'attache à cette petite femme. Elle me fait de la peine lorsqu'elle essaie
désespérément d'entamer la conversation et que je suis obligée de lui répondre
que je suis pressée. Elle garde espoir qu'un jour je me confie à elle, mais
elle ne sait pas.
Finalement
je m'extirpe de la boutique sans mal et je retrouve le bruit de la ville, avec
toutes ses notes incompréhensibles et disgracieuses parce que personne ne sait
les diriger. Moi-même je ne le saurais pas. Je ne suis pas de celles qui
pensent mener leur vie comme un chef d'orchestre, qui veulent trouver le bonheur
en même temps que la sécurité, l'argent, l'amour, qui vivent dans l'illusion de
la parfaite existence. Moi je suis loin de tout ça. J'ai compris depuis
longtemps que c'est la vie qui nous mène par le bout du nez, qu’en aucun cas
nous n’avons notre mot à dire, que nous devons accepter et languir, accepter et
souffrir. J'ai l'esprit plein de pensées noires, mais elles ne sont pas
arrivées là toutes seules. Je ne me suis pas levée un beau matin en me disant
que désormais ma vie serait foutue, irrémédiablement foutue. C'est la vie
elle-même qui a fait que je suis venue en France par amour, et que cet amour
m'a été enlevé, ou plutôt que cet amour m'a abandonnée. Je suis orpheline, et
je ne l'ai demandé à personne. Mattheuw m'avait promis une vie magnifique, il n'a
pas tenu sa promesse, il est parti avec indifférence, et aujourd'hui, je paie
les pots cassés. Rien ne m'avait préparé à un tel arrachement. En fait, je me
dis souvent que si ça avait été la mort la responsable de mes maux, j'aurais pu
réagir différemment, j'aurai pu justifier le sentiment de deuil qui m'escorte
perpétuellement. Ce n'est pas le cas, c'est pire encore. C'est une blondasse
qui m'a enlevé Mattheuw, sa patronne qui plus est. Dès notre arrivée, il me l'a
outrageusement présentée, m'a narguée sans état d'âme et est parti avec elle.
Jamais je n'aurai pu imaginer que celui pour qui j'avais tout quitté, famille,
patrie, étude, jamais je n'aurai pu imaginer qu'il cachait une âme aussi
perverse. J'ai été souillée, balafrée de l'intérieur. La blessure est ouverte
depuis sept longues années, elle ne veut pas se cicatriser, et je ne peux rien
y faire.
Samantha Karmel 3/13
La blessure est ouverte depuis sept longues années, elle ne veut pas se cicatriser, et je ne peux rien y faire.
Je
marche dans la rue et mon cœur saigne, j'entre dans le pub où je travaille et
mon cœur saigne. Je ne laisse aucune trace de sang derrière moi, ma peau en est
imbibée. Eliyah est accoudé derrière le comptoir, un torchon sur l'épaule, il
discute avec un habitué. Il est une heure et demie, et comme d'habitude, avant
de prendre mon service, je joue la cliente. Sans un mot, Eliyah m'amène une
Adelscott, me gratifie d’un sourire complice, et retourne à sa conversation. Ce
gros type à la moustache de viking, de vingt ans mon aîné, s'est pris
d'affection pour moi dès notre première rencontre. C'était à l'époque où
j'étais encore heureuse et où je pouvais me promener au bras de Mattheuw pleine
de fierté et de confiance. Mon fiancé m'avait emmenée dans ce bar, lieu de
rendez-vous pour les étrangers anglophones de la capitale. J'étais apparue aux
yeux de tous comme une fille heureuse, amoureuse, qui ne pensait pas au
lendemain, alors qu'elle aurait peut-être du. Le jour d'après Mattheuw
emportait ses bagages, celles-là même qu'il disait n'avoir pas eu le temps de
défaire. Quel menteur ! Alors je suis retournée chez Eliyah, dans l'espoir d'y
retrouver Mattheuw, d‘avoir une conversation solide avec lui. J'y suis
retournée tous les jours. Eliyah ne me posait pas de question, il avait compris
tout seul. Quand sa serveuse est partie, il m'a proposé la place. J'ai accepté.
Voilà l'histoire, celle d'une rencontre qui m'a certainement sauvé la vie, même
si je n'aime pas l'admettre. Je préfère croire que c'est ma douleur qui est
salvatrice, c'est une idée que je respecte plus car elle alimente mon âme de
doux souvenirs. Mais Eliyah est quand même quelqu'un de bien. Il ne juge pas
mon mode de vie, il ne me taquine jamais avec audace. Il préfère ne pas aborder
certains sujets plutôt que de me blesser. Du coup, notre relation est très
silencieuse, et très intime. Elle me convient. Et puis j'aime beaucoup le
Scotland, j'aime la collection de cartes postales qui recouvrent les murs, qui
font comme des fenêtres ouvertes sur des paysages lointains et mélancoliques. Eliyah aussi est un déraciné.
Ses parents étaient anglais et sont arrivés en France avant sa naissance. A
peine sorti du ventre de sa mère, Eliyah pénétrait un monde biculturel. Il
parle anglais et français avec une aisance remarquable et a adopté depuis
longtemps le franglais. Rares sont ceux qui ne font pas les gros yeux
lorsqu'ils l'entendent parler pour la première fois. Mais le bougre, ça lui
plaît de ne pas se faire comprendre parfois. Il a une maîtrise fascinante d'un
langage qui permet beaucoup de liberté... Ce qui le rend également atypique,
c'est le fait qu'il cultive son appartenance british sans avoir jamais mis les
pieds en Angleterre. Il se refuse à y aller parce que pour lui, cette île est
un lieu de légende, et que pour rien au monde il ne voudrait briser cette
illusion. Son esprit habite la frontière entre deux cultures, et c'est ce qui
le rend à la fois si intéressant, et si indécis dans tout ce qu'il fait.
Quelque part il est aussi perturbé que moi - non, je le suis plus quand même -
mais je l'aime parce que je sais qu'il peut comprendre.
Ça y est, il est quatorze heures. Je passe mon tablier
et je rejoins mon patron derrière le comptoir. La salle est calme. Alors, comme
d'habitude, Eliyah me laisse le bar et s'en va je ne sais où. Il reviendra à
dix-sept heures, heure à laquelle l'affluence devient ingérable pour une seule
personne. Pour l'instant, je vaque à la douce servitude du métier. Des verres à
servir, des tables à débarrasser, des sourires à donner, de la monnaie à
compter. Il n'y a là rien de bien captivant mais c'est tranquille. Je peux me
concentrer à nouveau sur la futilité de mon existence.
Paisiblement
je m'évade. En musique de fond, je remplace le disque d'Aznavour par mon
inséparable Loreena Mc Kennitt. Elle m'aide à me souvenir de mon Irlande. Je ne
suis pas sûre qu'elle soit originaire de là-bas, mais je l'ai découverte à un
moment où j'avais besoin de retrouver mes racines. Quand je l'écoute, je revois
mes parents, ma petite sœur, la maison au bord du lac. Je m’imprègne de
sensations propres à là-bas, les hivers, les collines, tout ce qui faisait la
promesse d'une vie harmonieuse, d'un bonheur éternel. J'ai quitté tout ça parce
que je pensais trouver mieux. J'ai passé outre les interdictions de mes
parents. Je les trouvais mesquins, je leur ai dit des horreurs, je suis partie
en leur donnant l'image d'une fille perdue. Aujourd'hui, sept ans après, ils me
manquent. Eliyah m'a souvent demandé pourquoi je ne retournais pas chez moi, et
je lui ai toujours répondu que je ne pouvais pas, que ce n‘était plus chez moi.
Je n'ai pas le droit de leur imposer mon retour après ces années de silences.
C'est trop tard. Et puis je ne sais même pas s'ils m'attendent encore, ou s'ils
m'ont oubliée. Je suis dans l'incertitude, et je ne veux pas me battre contre
elle. Alors je déraisonne, je déterre de maigres souvenirs et j'en invente
d'autres. J'imagine ce qu'ils font en ce moment, j'imagine qu'un jour ma sœur
passera la porte du pub et qu'elle me prendra dans ses bras, j'imagine que rien
ne s'est passé et que je vis toujours à Dublin. Mais il y a toujours un client
qui se charge de me faire redescendre sur terre.
Samantha Karmel 4/13
Mais il y a toujours un client qui se charge de me faire redescendre sur terre.
La
vie ne me quitte jamais, elle me rappelle sans cesse à ma triste existence,
elle ne veut pas que je la déserte trop longtemps. Cela voudrait dire que
j'oublie mon tourment, et je n'en ai pas le droit. Je dois avoir
perpétuellement mal, même quand je souris. Le poids de ma désolation est plus
ou moins lourd mais elle est toujours là. Elle a trouvé un coin sympa où loger
dans ma tête, et n'entend pas se faire chasser comme ça. Le cours de ma vie est
d'un tragique pitoyable, je suis l'actrice qui attend les directives du metteur
en scène, et elles ne viennent pas. Il est parti quand l'action devenait
intéressante, quand l'effet dramatique devenait intense. Il m'a laissée en plan
sur la scène, les bras ballant, la bouche ouverte. Je suis dans cette position
depuis sept ans, je n'ai ni crampe ni impatience. Je guette seulement le signe
qui ne vient pas. Et en l'attendant je passe un coup de chiffon sur le miroir,
j'essuie la poussière qui se reflète sur mon visage. J'aime bien me regarder
dans les miroirs. Je fixe mes traits et je décèle ce qui ne se voit pas, la
lueur terne dans mes yeux, la crispation de ma bouche, la froideur de mon
teint. Les gens ne savent pas que le visage qu'ils ont en face d'eux n'est
qu'un visage clandestin. Ils voient de la douceur, de la prévenance, ils
prennent mon air silencieux pour de la timidité. Ils ne savent pas. Je n'ai
jamais été timide. J'étais même plutôt délurée quand j'étais petite,
débrouillarde et sociable. Aujourd'hui je suis atteinte d'un mal bien plus
grand que la timidité. J’aimerais bien être plus affable, plus accessible, mais
c'est impossible car je suis coincée derrière une glace sans teint, et sans
brèche. Je perce les gens au plus profond d'eux-mêmes, mais personne n'a accès
à tout ce qui me compose. Je leur parle, ils me parlent, il y a des petits
trous qui laissent passer les voix. Il n'y a pas moyen de se toucher, il
faudrait pour cela briser la glace, et je ne serais plus protégée. Je serais à
la merci des désirs des autres, je serais obligée d'abandonner ma carapace. Et
où irai-je alors ? Je ne connais rien d'autre. L'adage Carpe Diem me
crache dessus sans même essayer de me comprendre. Il croit que son message est
universel, que tout le monde est capable de se l'approprier. Il ne sait pas.
Par
contre, moi, ce que je sais bien m'approprier, ce sont les trames de mon
imagination. Je peux tout ramener à ma misérable personne, rien qu'en
m'inspirant d'une personne qui passe derrière la vitrine, d'une chanson à la
radio, d'une conversation que j'écoute d'une oreille distraite. Par exemple
cette femme, là, qui entre, cachée par ses longs cheveux blonds, et qui
s'assoie au bout du comptoir. Je pourrais aller la voir, juste dans l'idée de
la servir. Pour commander, elle serait obligée de lever la tête et de me montrer
une de celles qui me hantent jours et nuits, je reconnaîtrais celle que je ne
connais que sous le nom de blondasse. Est-ce qu'elle me reconnaîtrait de son
côté ? Si ce n'est pas le cas, je me sentirais le courage de le lui rappeler.
Je lui demanderais de ses nouvelles, pas des siennes à elles, non, mais de
celles de Mattheuw. Je ne veux pas savoir les détails de leur relation, juste
savoir comment il va, lui. Mais elle, elle ne serait occupée qu'à se plaindre,
qu'à se plaindre qu'après six ans de mariage, et une petite fille aux cheveux
aussi blonds que sa maman, il l’aurait abandonnée comme une moins que rien.
Elle lui avait pourtant tout donné, même son job... Il s'était servi d'elle, le
beau salop ! L'année dernière, ils auraient divorcé, elle aurait obtenu la
garde de la jolie Boucle d'Or, plus la jolie pension alimentaire qui va avec,
et lui, il aurait retrouvé cette liberté qui apparemment lui est si chère.
Alors la blondasse serait là, les yeux dégoulinant de mascara, en train de
jouer avec son cognac, elle ne cesserait pas de geindre, de répéter qu'elle ne
s'en remettra pas, qu'elle est brisée. Elle me regarderait avec des yeux
cherchant la compassion. Mais elle n'a rien compris. Je ne peux pas me joindre
à ses lamentations, j'ai dépassé ça depuis longtemps. Moi, je suis différente.
Les années de solitude m'ont endurcie, je ne vois plus la souffrance comme une
ennemie, plutôt comme une alliée. Nous ne sommes pas du même camp, mais nous
nous entraidons. La blondasse, elle, elle ne peut pas comprendre. Alors je lui
dirais gentiment, mais sans cacher mon hypocrisie, que ce n'est pas si grave,
qu'elle ne tardera pas à refaire sa vie, qu'elle oubliera vite Mattheuw...
Comme ça, il n'existera plus que dans ma tête, pour moi seule. Elle me
regarderait, avec une lueur sincère et reconnaissante dans les yeux, et elle
dirait que j'ai raison. Elle s'en irait en sautillant, comme doit le faire sa
petite fille en sortant de l'école, elle s'en irait...
-
"Où sont les toilettes, s'il vous plaît ?"
Samantha Karmel 5/13
- "Où sont les toilettes, s'il vous plaît ?"
Je
sursaute, effrayée par cette brusque interruption. La femme blonde n'est pas la
blondasse. C'est une cliente que je n'avais jamais vue, et que je ne reverrai
probablement pas après qu'elle soit allée aux toilettes, et qu'elle ait fini
son café. Alors je suis bien obligée de reprendre le fil de la réalité.
J'attrape un verre, je le lave, et je l'essuie, j'en attrape un deuxième, puis
un troisième, et ainsi de suite. Je regarde l'heure, il n'est pas loin de cinq
heures moins le quart. Le temps passe vite... Il passe et ne revient pas. Si je
fais le bilan de mes trois heures de travail, j'ai derrière moi une petite
dizaine de clients satisfaits, un bar propre et bien rangé, et des milliers de
pensées. Que m'ont-elles apporté ? A part cette éternelle nostalgie et cette constante
amertume ? Ces milliers de pensées, accumulées à des milliers d'autres,
n'apaisent pas mon âme, bien au contraire. Il est évident qu'elles ne sont pas
difficiles, qu’elles s'accommodent parfaitement d'une tristesse sourde, de
regrets, et d'une absence totale de volonté, et c‘est bien triste. Mais
peut-être qu'un peu de diversité ne lui ferait pas de mal. Enfin, on fait avec
ce qu'on a...
Ah !
Voilà Eliyah qui revient. Pile à l'heure comme d'habitude ! Ça va me laissait le temps de prendre l'air un petit
quart d'heure. Je vais marcher jusqu'au bout de la rue, une clope au bec, et
quand celle-ci sera consumée jusqu'au filtre, je ferai demi-tour, et je me
rangerai fidèlement aux côtés d'Eliyah. C'est un mécanisme bien huilé, les
mouvements ont tant de fois été répétés, sans changement depuis sept ans,
qu'ils n'ont plus besoin de directives. Cela peut paraître abrutissant, et
c'est vrai que je ne tire aucune gloire de ce que je fais dans ce bar, mais ça
fait partie de ma vie. J'ai besoin de toutes ces pressantes habitudes pour
pouvoir me rattraper à quelque chose quand je sombre trop profondément dans mes
pensées. Ce serait si facile de se laisser entraîner par le courant fabuleux de l'imagination, de s'éloigner toujours
plus loin de la rive, de se laisser aller jusqu'où l'on ne peut revenir. Mais
non, je n'ai jamais souhaité la mort. Je sais qu'elle viendra, je ne suis pas
pressée. Le désespoir ne m'a jamais fait envisager de mettre fin à mes jours,
ni à mes tourments. Je n'aime pas ne pas savoir ce qu'il y a dans l'au-delà.
Est-ce que c'est pire que sur terre ? Est-ce que c'est mieux ? Dans le doute,
je préfère rester où je suis. J'ai appris à vivre avec mon supplice, je me suis
attachée à ce bourreau qui est resté auprès de moi depuis le début, qui me flagelle
d‘une main et me cajole de l‘autre. Est-ce de son plein gré qu'il s'est montré
aussi fidèle, ou est-ce que je l'ai retenu par la force ? Je ne sais pas. Je ne
crois pas être assez névrosée pour entretenir volontairement ma douleur. C'est
impénétrable, c'est obscur, mais c'est surtout inconscient.
Samantha Karmel 6/13
C'est impénétrable, c'est obscur, mais c'est surtout inconscient.
Les
clients arrivent au compte goutte, et dès six heures la salle est bondée. Elle
ne se désemplira pas avant onze heures. C'est sans doute le seul moment de la
journée où je n'ai pas une minute pour penser. Ma tête est strictement réservée
aux multiples commandes que je dois satisfaire au plus vite. Et puis j'essaie
de tendre l'oreille à droite et à gauche, j'écoute les conversations, j'essaie
de me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde extérieur. Mais je suis
vite perdue, et parfois, quand je m'attarde à une table et qu'on me demande
gentiment mon avis sur un truc, je me dérobe... Des excuses bidons qui
justifient pitoyablement un manque de confiance en moi quand je suis au milieu
d'un groupe. Je n'aime pas que l'on me regarde en pensant tout deviner de moi.
C'est une intrusion que je ne supporte pas. Mais il ne faut pas croire que la
peine que je porte dans mon cœur m'a entraînée à détester le genre humain. Au
contraire, je suis souvent amenée à regarder, parce que moi je ne me gêne pas
pour le faire, à regarder les gens avec beaucoup d'indulgence. L'ivrogne qui me
casse un verre, l'homme pressé qui me bouscule sans s'excuser, tout ce qui
pourrait me tirer quelques souffles d'agacement ne m'atteint pas. Même
vis-à-vis de la blondasse, même vis-à-vis de Mattheuw, je ne ressens pas de
haine, et pourtant ils seraient les mieux placés pour la faire naître cette
haine. Elle serait justifiée. Mais non, je transporte une douleur, mais pas de
haine. Je crois qu'en fait c'est parce que je n'ai pas déversé ma rage au bon
moment, et que maintenant c'est trop tard. La haine a été étouffée au berceau,
piétinée par la douleur. Néanmoins je refuse d'atteindre l'extrémité de
l'insensibilité. Cela ne fait pas partie de mon programme de rédemption.
Pardonner éternellement, tout en entretenant ma peine, ce n'est que le
prolongement, et non la finalité. Il faudra bien qu'un jour je me résolve à
passer à autre chose, à changer radicalement ma façon de vivre et de penser.
Mais je n'en suis pas là aujourd'hui. Mon monde est presque beau. En tout cas,
il est accueillant et je m'y sens bien. Je progresserai, mais pas maintenant.
Je
suis essoufflée. Il est onze heures et demie, et les clients n'ont pas l'air de
vouloir partir. Ils resteront comme d'habitude jusqu'à la dernière minute,
jusqu'à ce qu’Eliyah soit obligé de leur signaler qu'il est minuit passé. Alors
ils s'en iront, ils passeront la porte comme un troupeau de moutons,
retourneront à leur vie bien comme il faut, et ils reviendront peut-être
demain. Ainsi va le monde ! Maintenant Eliyah et moi sommes affalés à une
table, un verre de limonade bien fraîche à portée de main. Il nous faut encore
nettoyer la salle, faire la vaisselle... Eliyah a remis son Aznavour, et c'est
au son de Où sont passés mes vingt ans que l'on s'affaire à requinquer
le bar. J'ai toujours un petit malaise quand j'écoute cette chanson, les
paroles me lancent des piques. J'ai beau essayé de penser à autre chose, de
faire la sourde, cette chanson trouve toujours un passage pour insérer ses
piques dans mon âme. Elle essaie peut-être de me faire comprendre quelque
chose, et j'imagine bien ce que ce doit être, mais je n'ai aucune envie de
tomber dans le piège. Si tu ne profites pas aujourd'hui de tes vingt ans, après
il sera trop tard, tu dois vivre chaque instant comme le dernier, tu dois te
créer des souvenirs délicieux... Ce n'est que baliverne ! Chacun est libre de
mener sa vie comme il l'entend. Moi, je ne vis pas dans le futur, et... je ne
vis pas non plus dans le présent, c'est vrai. Et alors ? Qui est-ce que ça
dérange ? Alors même que je me dispute avec moi-même, Eliyah me tend ma veste
et me pousse vers la porte. "On a fait du bon boulot. Tu peux rentrer chez
toi." Lui, il va monter dans son appartement à l'étage, et dès six heures
demain, il sera de retour pour rouvrir le bar. Et moi, je m'en vais sous
l'éclairage public. Il fait très frais, le quartier est pratiquement désert. Je
pourrais me faire attaquer sans que personne ne soit là pour me secourir. Je
pourrais même disparaître et personne, à part Eliyah et Véralyne peut-être, ne
se poserait de question. Pour ma famille, ça fait longtemps que je n'existe
plus. C'est un peu triste quand même... Je suis sacrément seule...
Et
puis j'ouvre mon abri, je m'enferme de mon plein gré entre ces murs tant
détestés. Je retrouve le même papier peint que l'on avait posé ensemble, je
retrouve cette odeur d'eau de Cologne qui s'échappe de la moquette, témoignage
d'un flacon que Mattheuw avait renversé un jour, en voulant m'embrasser...
Franchement, comment pourrais-je oublier dans ces conditions ? Il serait si
simple de changer le papier peint, de changer la moquette, mais même ça je ne
peux pas. Il y a toujours cette petite voix qui me retient, qui me dit Non,
ne fais pas ça ! Tu vas le regretter ! Tu n'as pas le droit ! Alors
j'abdique, sans grande difficulté.
Samantha Karmel 7/13
Alors j'abdique, sans grande difficulté.
Je
glisse le disque dans le lecteur DVD, mon unique hommage à la nouvelle
technologie, et je me glisse dans mon canapé-lit. J'ai la télécommande à ma
gauche, un bol de céréales à ma droite, la lumière est éteinte, je suis prête.
C'est comme un rituel, avec des gestes religieux, l'esprit dans une autre
sphère. Le cinéma, c'est encore une forme d'évasion interne. Chaque soir, je
vis de nouvelles aventures, je suis amoureuse, aventurière, séductrice,
victime, jeune, vieille, roturière, femme d'affaire. Je profite des
possibilités infinies qu'offre la vie. J'en profite en pensant que, comme ce
n'est que du cinéma, il ne peut rien m'arriver, que je retrouverai quoi qu'il
arrive mon chez-moi dans le même état que la veille, aussi insipide que
douillet, aussi réconfortant que contraignant. Et puis, c'est le seul instant
où je peux laisser aller mes émotions, où je peux desserrer les liens qui les
emprisonnent. J'ai peur devant un film d'horreur, je pleure si c'est triste,
j'esquisse un sourire si c'est comique, je suis nerveuse quand il y a un
suspense insoutenable. Je vis l'histoire comme s'il n'y avait pas de scénario
ni de caméra, je la vis comme si elle pouvait un jour me surprendre pour de
vrai. Je suis ébahie devant certaines répliques, je me dis que c'est impossible
de parler comme ça, de sortir, d'improviser un discours pareil. Mais j'en
apprends quand même quelques-unes par cœur, par pur prestige, alors que je sais
très bien que jamais je ne pourrais les replacer dans une conversation. Ce
n’est pas mon genre de chercher à impressionner.
Rencontre
avec Joe Black... Un vieux bonhomme, campé par Anthony Hopkins, se voit
contraint d'héberger la mort en personne, sous les traits de Joe Black. Il doit
l'aider à découvrir ce qu'est la vie terrestre, avant que la mort ne l'emporte.
C'est un affrontement d'une rare intensité, entre l'amour de la vie et
l'attrait de la mort. J'en ai les larmes aux yeux quand le générique défile
avec la lenteur d'une oraison funèbre. Il y a un souffle chaud qui traverse
l'appartement, qui arrive jusqu'à moi, qui m'enlace. J'aime cette sensation de
satisfaction après un film qui m'a bouleversée. Cela n'arrive pas souvent, mais
quand ça arrive... Ah ! Quand ça arrive, c'est merveilleux. Et c'est exactement
ce que je ressens en ce moment. Et puis, il y a cette fatigue qui accroît les
sensations. Le sommeil me prend, je me laisse aller dans ses bras, je sens que
je m'endors. J'ai passé une bonne journée...
C'est
étrange. Le soleil ne m'arrive pas de la fenêtre, j'ai plutôt l'impression
qu'il est juste au-dessus de moi. Je sens bien que je suis dans mon lit, j'ai
les yeux fermés, je respire l'odeur de mes draps, je suis en terrain connu.
Mais j'ai une drôle de sensation, une sensation de claustration. Je suis sûre
que si je tends les bras de chaque côté, je serai bloquée par quelque chose
d'épais et rocheux. Alors, je garde les bras enfouis sous mon ventre, par peur
de donner raison à mon instinct. C'est comme un rêve éveillé. Je me sens
réveillée, je me sens bouger dans mon lit, et en même temps je ne peux pas
ouvrir les yeux, ni commander mon esprit. Mon rêve me retient. Et puis tout à
coup, je sens distinctement l'acier se poser contre ma tempe, j'entends le clic
d'un revolver prêt à faire son office. Je suis tétanisée, je ne peux pas faire
un geste pour me défendre. Une main glaciale s'assoie sur mon épaule. Ce n'est
pas une main humaine, on dirait plutôt la patte velue d'un animal. Mon cœur
s'apaise. J'ai encore le souffle coupé mais j'ai moins peur. Le canon du
revolver se soulève délicatement, puis se repose sur ma peau, se soulève à
nouveau, puis se repose, comme s'il battait le tempo. Mais je ne sais pas ce
qui se passe, je ne sais pas qui me menace. L'incertitude et l'angoisse
montent. C'est alors que je distingue une voix. C'est... non, ce n'est pas
possible, on dirait celle qui parle à William Parrish au tout début de Rencontre
avec Joe Black :
-
"N'ais pas peur Samantha Karmel. Il est l'heure de venir avec moi, tout va
bien se passer. Tu dois avoir confiance."
J'ai
compris. C'est la mort qui est venue me chercher. Je suis prise de vertige, et
en même temps je m'entends lui répondre d'une voix fragile :
-
"Mais je n'ai que vingt-quatre ans ?
Samantha Karmel 8/13
- "Mais je n'ai que vingt-quatre ans ?
- Et
alors ? Cela n'a aucune importance. Il suffit de voir comment tu mènes ta vie
pour savoir que ta place n'est pas sur terre. Tu n'as ni famille ni ami, tu
n'as ni espoir ni courage. Tu gaspilles tout ce que te donne la vie. Tu es un
rebut de l'humanité. Qu'as-tu apporté à la vie qui puisse lui donner envie de
te garder ?
-
Mais ce n'est pas de ma faute ! C'est elle qui m'a fait du mal ! C'est elle qui
n'a pas voulu de moi !
- Ah,
oui ? Et qu'est-ce qui te fait dire ça ? Elle a peut-être mis Mattheuw sur ton
chemin, mais ce n'est pas elle qui t'a poussée à être aussi rancunière. Tu ne
mérites pas de continuer à vivre. Et puis si tu souffres autant que tu le
prétends, tu ne verras aucune objection à ce que j'abrège tes souffrances, n'est-ce
pas ?
-
Je... Je ne sais pas...
-
Comment ça tu ne sais pas ?
-
Je... J'ai tellement de choses à faire encore...
-
Comme quoi ?
-
Comme... comme de revoir mes parents, comme d'aller en haut de la Tour Eiffel,
comme de faire l'amour...
- ...
Mais pourquoi avoir attendu alors ?
- Je
pensais avoir le temps.
- Et
tu t'es trompée.
-
Oui.
- Et
c'est tout ce que ça te fait ? Tu ne vas pas te battre contre moi ?
-
Est-ce que j'en suis capable ?"
Le
canon s'appuie de plus en plus contre ma peau, il se fait plus pressant. C'est
le moment ou jamais. Je me retourne brusquement et tombe nez à nez avec un gros
tigre. Le pistolet a disparu. Le félin ne bouge pas, il est allongé à la
manière d'un sphinx. Ma main tremble mais je l'approche de sa fourrure et je la
caresse. Le tigre aussitôt se met à ronronner. Alors je lui dis :
-
"Non, je ne veux pas partir."
L'animal
me répond, avec la même voix que tout à l'heure :
-
"Il le faudra bien un jour.
-
Oui, mais pas maintenant.
- Et
pourquoi pas ?
- Parce
que... Parce que je veux pardonner à la vie...
-
Humm... Ce serait plutôt à la vie de te pardonner. Mais ce serait intéressant
de voir ce que tu serais prête à faire pour changer. Soit, je veux bien te
donner un petit délai. Mais sache que c'est une chance inestimable que je
t'offre, essaie de ne pas la gâcher cette fois. Et profite bien de ces derniers
instants, car je reviendrai te voir très bientôt. Et là, il n'y aura plus
d'échappatoire.
-
Mais, quand est-ce... "
Il a
disparu. Il a fait un bond dans l'obscurité. Et quand je tâte le mur pour
trouver la sortie, je ne trouve rien. Je suis encerclée, prisonnière d'une
paroi rocheuse. Mon lit prend tout l'espace et si je lève la tête, je distingue
mal la lumière du jour car je dois me trouver au fond d'un immense puits. Il
n'y a pas d'échelle pour me sortir de là. Je vais devoir trouver une solution
toute seule puisque le tigre est parti sans m'indiquer l'issue. Peut-être n'y
en a t-il pas... Non, je ne dois pas raisonner comme ça. Je dois réfléchir. Alors
je ferme les yeux, je tente de me concentrer et aussitôt je me retrouve dans
mon appartement. J'ai réussi.
Samantha Karmel 9/13
J'ai réussi.
Il
fait déjà jour, mais ce n'est pas comme d'habitude. Quand je vais sur le balcon
pour ma cigarette, il n'y a pas la même cohue en bas. C'est plutôt calme, comme
s'il n'était pas encore midi... pourtant... Je préfère le vérifier. Le lecteur
DVD indique qu'il est huit heures et onze minutes. Ce n'est pas possible. Mon
horloge biologique est réglée minutieusement, je me suis toujours réveillée à midi,
depuis presque sept ans... Et puis, il y a cet étau au niveau du cœur qui ne
veut pas s'en aller... Cela m'emprisonne de l'intérieur. Je n'aime pas ça. Ce
manquement à mes habitudes, qui précède un rêve étrange, étrangement troublant,
étrangement convaincant, tout ça n'est pas fait pour me rassurer. Je suis de
nouveau sur le balcon, une deuxième cigarette à la main. Et si c'était vrai ?
Et si mon rêve avait quelque chose de prémonitoire ? Cela semblait si vrai, je
ressens encore la marque glaciale du revolver sur ma tempe. Et puis cette voix
d'outre-tombe, qui résonne encore comme un écho ! Ce ton intransigeant ! Ces
paroles blessantes ! Cette mise en garde ! Cette deuxième chance ! C'est si
ardent dans mon esprit ! Je sens comme de la confiance vis-à-vis de ce rêve,
comme si au plus profond de moi, j'avais envie d'y croire, j'avais même besoin
d'y croire.
Le
tigre m'a dit que je devais lui prouver que je méritais ma place sur terre. Je
n'ai pas le choix. J'ai toujours attendu qu'un événement survienne pour me
délivrer, je croyais que je n'avais rien d'autre à faire qu’à l'attendre. Je me
suis trompée. Si je m'en tiens à cette idée, peut-être que dans deux jours je
vais mourir en emportant avec moi le souvenir d'une misérable existence. Je
dois me séparer de ces regrets dès aujourd'hui, et je dois me battre contre et
avec le destin. Une sève inconnue coule dans mes veines et régénère ma
confiance et ma volonté. Je regarde à nouveau la rue sous mon balcon. Si je me
suis levée de si bonne heure, c'est certainement qu'inconsciemment je sais que
je n'ai pas une minute à perdre. Qu'est-ce que je pourrais bien faire ce matin
? Qu'est-ce que je n'ai pas fait depuis longtemps et qui me manque ? Oh, je
sais ! Si je veux changer de vie, je dois changer de garde-robe. Je dois
retrouver mes vieux réflexes de fille. Je vais commencer par faire les
boutiques ! Je vais utiliser ma carte de crédit pour la première fois ! Et puis
j'irai manger sur les Champs-Élysées. Et après... Il faudra bien que j'aille au
Scotland. Je ne peux pas laisser tomber Eliyah sous prétexte que je me
réaménage de l'intérieur. Mais vais-je avoir le temps de faire tout ce dont
j'ai envie ? La Mort ne va-t-elle pas trouver que ce que je fais est
insuffisant ? Et quand ? Et quand va-t-elle revenir ? Tant pis, je n'ai pas le
temps de m'angoisser pour ça. Je fais passer mon café avec mon omelette. Je
fais une rapide toilette, je n'ai ni produit de beauté, ni maquillage et je me
rends compte en observant mon visage dans la glace que j'en aurais bien besoin.
Non que je sois laide, mais je pense à ce que ma mère, esthéticienne me dirait
en me voyant. Ma mère... si je mourrais maintenant, je ne l'aurai jamais revue.
Je n’avais pas prévu ça. Mais comment faire ? Je ne peux quand même pas prendre
l'avion pour l'Irlande, je n’ai pas le temps. Le téléphone ? Je ne crois pas
que je serais capable d'être cohérente. Et puis des retrouvailles, ça ne se
fait pas à longue distance. Et puis ils pourraient me raccrocher au nez, je ne
veux pas leur faire de mal. Une lettre ? Oui, pourquoi pas. J'aurais le temps
d'écrire clairement, de réfléchir à des formules, d'exprimer sans confusion mes
remords et mon amour pour eux. Je leur dirais que j'ai mal de partir sans les
avoir revus, mais que je n'ai pas le choix, que je suis punie pour avoir ruiné
mes dernières années. J'amplifierais sans doute une douleur déjà bien pressante
dans leur cœur, mais au moins ils sauront que je ne les ai jamais oubliés.

