05 novembre 2007
Samantha Karmel 7/13
Alors j'abdique, sans grande difficulté.
Je
glisse le disque dans le lecteur DVD, mon unique hommage à la nouvelle
technologie, et je me glisse dans mon canapé-lit. J'ai la télécommande à ma
gauche, un bol de céréales à ma droite, la lumière est éteinte, je suis prête.
C'est comme un rituel, avec des gestes religieux, l'esprit dans une autre
sphère. Le cinéma, c'est encore une forme d'évasion interne. Chaque soir, je
vis de nouvelles aventures, je suis amoureuse, aventurière, séductrice,
victime, jeune, vieille, roturière, femme d'affaire. Je profite des
possibilités infinies qu'offre la vie. J'en profite en pensant que, comme ce
n'est que du cinéma, il ne peut rien m'arriver, que je retrouverai quoi qu'il
arrive mon chez-moi dans le même état que la veille, aussi insipide que
douillet, aussi réconfortant que contraignant. Et puis, c'est le seul instant
où je peux laisser aller mes émotions, où je peux desserrer les liens qui les
emprisonnent. J'ai peur devant un film d'horreur, je pleure si c'est triste,
j'esquisse un sourire si c'est comique, je suis nerveuse quand il y a un
suspense insoutenable. Je vis l'histoire comme s'il n'y avait pas de scénario
ni de caméra, je la vis comme si elle pouvait un jour me surprendre pour de
vrai. Je suis ébahie devant certaines répliques, je me dis que c'est impossible
de parler comme ça, de sortir, d'improviser un discours pareil. Mais j'en
apprends quand même quelques-unes par cœur, par pur prestige, alors que je sais
très bien que jamais je ne pourrais les replacer dans une conversation. Ce
n’est pas mon genre de chercher à impressionner.
Rencontre
avec Joe Black... Un vieux bonhomme, campé par Anthony Hopkins, se voit
contraint d'héberger la mort en personne, sous les traits de Joe Black. Il doit
l'aider à découvrir ce qu'est la vie terrestre, avant que la mort ne l'emporte.
C'est un affrontement d'une rare intensité, entre l'amour de la vie et
l'attrait de la mort. J'en ai les larmes aux yeux quand le générique défile
avec la lenteur d'une oraison funèbre. Il y a un souffle chaud qui traverse
l'appartement, qui arrive jusqu'à moi, qui m'enlace. J'aime cette sensation de
satisfaction après un film qui m'a bouleversée. Cela n'arrive pas souvent, mais
quand ça arrive... Ah ! Quand ça arrive, c'est merveilleux. Et c'est exactement
ce que je ressens en ce moment. Et puis, il y a cette fatigue qui accroît les
sensations. Le sommeil me prend, je me laisse aller dans ses bras, je sens que
je m'endors. J'ai passé une bonne journée...
C'est
étrange. Le soleil ne m'arrive pas de la fenêtre, j'ai plutôt l'impression
qu'il est juste au-dessus de moi. Je sens bien que je suis dans mon lit, j'ai
les yeux fermés, je respire l'odeur de mes draps, je suis en terrain connu.
Mais j'ai une drôle de sensation, une sensation de claustration. Je suis sûre
que si je tends les bras de chaque côté, je serai bloquée par quelque chose
d'épais et rocheux. Alors, je garde les bras enfouis sous mon ventre, par peur
de donner raison à mon instinct. C'est comme un rêve éveillé. Je me sens
réveillée, je me sens bouger dans mon lit, et en même temps je ne peux pas
ouvrir les yeux, ni commander mon esprit. Mon rêve me retient. Et puis tout à
coup, je sens distinctement l'acier se poser contre ma tempe, j'entends le clic
d'un revolver prêt à faire son office. Je suis tétanisée, je ne peux pas faire
un geste pour me défendre. Une main glaciale s'assoie sur mon épaule. Ce n'est
pas une main humaine, on dirait plutôt la patte velue d'un animal. Mon cœur
s'apaise. J'ai encore le souffle coupé mais j'ai moins peur. Le canon du
revolver se soulève délicatement, puis se repose sur ma peau, se soulève à
nouveau, puis se repose, comme s'il battait le tempo. Mais je ne sais pas ce
qui se passe, je ne sais pas qui me menace. L'incertitude et l'angoisse
montent. C'est alors que je distingue une voix. C'est... non, ce n'est pas
possible, on dirait celle qui parle à William Parrish au tout début de Rencontre
avec Joe Black :
-
"N'ais pas peur Samantha Karmel. Il est l'heure de venir avec moi, tout va
bien se passer. Tu dois avoir confiance."
J'ai
compris. C'est la mort qui est venue me chercher. Je suis prise de vertige, et
en même temps je m'entends lui répondre d'une voix fragile :
-
"Mais je n'ai que vingt-quatre ans ?
Commentaires
Un peu d'action? Voyons la suite. Le glissement du film vers la scène du revolver n'est pas mal du tout.
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