05 novembre 2007
Samantha Karmel 6/13
C'est impénétrable, c'est obscur, mais c'est surtout inconscient.
Les
clients arrivent au compte goutte, et dès six heures la salle est bondée. Elle
ne se désemplira pas avant onze heures. C'est sans doute le seul moment de la
journée où je n'ai pas une minute pour penser. Ma tête est strictement réservée
aux multiples commandes que je dois satisfaire au plus vite. Et puis j'essaie
de tendre l'oreille à droite et à gauche, j'écoute les conversations, j'essaie
de me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde extérieur. Mais je suis
vite perdue, et parfois, quand je m'attarde à une table et qu'on me demande
gentiment mon avis sur un truc, je me dérobe... Des excuses bidons qui
justifient pitoyablement un manque de confiance en moi quand je suis au milieu
d'un groupe. Je n'aime pas que l'on me regarde en pensant tout deviner de moi.
C'est une intrusion que je ne supporte pas. Mais il ne faut pas croire que la
peine que je porte dans mon cœur m'a entraînée à détester le genre humain. Au
contraire, je suis souvent amenée à regarder, parce que moi je ne me gêne pas
pour le faire, à regarder les gens avec beaucoup d'indulgence. L'ivrogne qui me
casse un verre, l'homme pressé qui me bouscule sans s'excuser, tout ce qui
pourrait me tirer quelques souffles d'agacement ne m'atteint pas. Même
vis-à-vis de la blondasse, même vis-à-vis de Mattheuw, je ne ressens pas de
haine, et pourtant ils seraient les mieux placés pour la faire naître cette
haine. Elle serait justifiée. Mais non, je transporte une douleur, mais pas de
haine. Je crois qu'en fait c'est parce que je n'ai pas déversé ma rage au bon
moment, et que maintenant c'est trop tard. La haine a été étouffée au berceau,
piétinée par la douleur. Néanmoins je refuse d'atteindre l'extrémité de
l'insensibilité. Cela ne fait pas partie de mon programme de rédemption.
Pardonner éternellement, tout en entretenant ma peine, ce n'est que le
prolongement, et non la finalité. Il faudra bien qu'un jour je me résolve à
passer à autre chose, à changer radicalement ma façon de vivre et de penser.
Mais je n'en suis pas là aujourd'hui. Mon monde est presque beau. En tout cas,
il est accueillant et je m'y sens bien. Je progresserai, mais pas maintenant.
Je
suis essoufflée. Il est onze heures et demie, et les clients n'ont pas l'air de
vouloir partir. Ils resteront comme d'habitude jusqu'à la dernière minute,
jusqu'à ce qu’Eliyah soit obligé de leur signaler qu'il est minuit passé. Alors
ils s'en iront, ils passeront la porte comme un troupeau de moutons,
retourneront à leur vie bien comme il faut, et ils reviendront peut-être
demain. Ainsi va le monde ! Maintenant Eliyah et moi sommes affalés à une
table, un verre de limonade bien fraîche à portée de main. Il nous faut encore
nettoyer la salle, faire la vaisselle... Eliyah a remis son Aznavour, et c'est
au son de Où sont passés mes vingt ans que l'on s'affaire à requinquer
le bar. J'ai toujours un petit malaise quand j'écoute cette chanson, les
paroles me lancent des piques. J'ai beau essayé de penser à autre chose, de
faire la sourde, cette chanson trouve toujours un passage pour insérer ses
piques dans mon âme. Elle essaie peut-être de me faire comprendre quelque
chose, et j'imagine bien ce que ce doit être, mais je n'ai aucune envie de
tomber dans le piège. Si tu ne profites pas aujourd'hui de tes vingt ans, après
il sera trop tard, tu dois vivre chaque instant comme le dernier, tu dois te
créer des souvenirs délicieux... Ce n'est que baliverne ! Chacun est libre de
mener sa vie comme il l'entend. Moi, je ne vis pas dans le futur, et... je ne
vis pas non plus dans le présent, c'est vrai. Et alors ? Qui est-ce que ça
dérange ? Alors même que je me dispute avec moi-même, Eliyah me tend ma veste
et me pousse vers la porte. "On a fait du bon boulot. Tu peux rentrer chez
toi." Lui, il va monter dans son appartement à l'étage, et dès six heures
demain, il sera de retour pour rouvrir le bar. Et moi, je m'en vais sous
l'éclairage public. Il fait très frais, le quartier est pratiquement désert. Je
pourrais me faire attaquer sans que personne ne soit là pour me secourir. Je
pourrais même disparaître et personne, à part Eliyah et Véralyne peut-être, ne
se poserait de question. Pour ma famille, ça fait longtemps que je n'existe
plus. C'est un peu triste quand même... Je suis sacrément seule...
Et
puis j'ouvre mon abri, je m'enferme de mon plein gré entre ces murs tant
détestés. Je retrouve le même papier peint que l'on avait posé ensemble, je
retrouve cette odeur d'eau de Cologne qui s'échappe de la moquette, témoignage
d'un flacon que Mattheuw avait renversé un jour, en voulant m'embrasser...
Franchement, comment pourrais-je oublier dans ces conditions ? Il serait si
simple de changer le papier peint, de changer la moquette, mais même ça je ne
peux pas. Il y a toujours cette petite voix qui me retient, qui me dit Non,
ne fais pas ça ! Tu vas le regretter ! Tu n'as pas le droit ! Alors
j'abdique, sans grande difficulté.
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