05 novembre 2007
Samantha Karmel 4/13
Mais il y a toujours un client qui se charge de me faire redescendre sur terre.
La
vie ne me quitte jamais, elle me rappelle sans cesse à ma triste existence,
elle ne veut pas que je la déserte trop longtemps. Cela voudrait dire que
j'oublie mon tourment, et je n'en ai pas le droit. Je dois avoir
perpétuellement mal, même quand je souris. Le poids de ma désolation est plus
ou moins lourd mais elle est toujours là. Elle a trouvé un coin sympa où loger
dans ma tête, et n'entend pas se faire chasser comme ça. Le cours de ma vie est
d'un tragique pitoyable, je suis l'actrice qui attend les directives du metteur
en scène, et elles ne viennent pas. Il est parti quand l'action devenait
intéressante, quand l'effet dramatique devenait intense. Il m'a laissée en plan
sur la scène, les bras ballant, la bouche ouverte. Je suis dans cette position
depuis sept ans, je n'ai ni crampe ni impatience. Je guette seulement le signe
qui ne vient pas. Et en l'attendant je passe un coup de chiffon sur le miroir,
j'essuie la poussière qui se reflète sur mon visage. J'aime bien me regarder
dans les miroirs. Je fixe mes traits et je décèle ce qui ne se voit pas, la
lueur terne dans mes yeux, la crispation de ma bouche, la froideur de mon
teint. Les gens ne savent pas que le visage qu'ils ont en face d'eux n'est
qu'un visage clandestin. Ils voient de la douceur, de la prévenance, ils
prennent mon air silencieux pour de la timidité. Ils ne savent pas. Je n'ai
jamais été timide. J'étais même plutôt délurée quand j'étais petite,
débrouillarde et sociable. Aujourd'hui je suis atteinte d'un mal bien plus
grand que la timidité. J’aimerais bien être plus affable, plus accessible, mais
c'est impossible car je suis coincée derrière une glace sans teint, et sans
brèche. Je perce les gens au plus profond d'eux-mêmes, mais personne n'a accès
à tout ce qui me compose. Je leur parle, ils me parlent, il y a des petits
trous qui laissent passer les voix. Il n'y a pas moyen de se toucher, il
faudrait pour cela briser la glace, et je ne serais plus protégée. Je serais à
la merci des désirs des autres, je serais obligée d'abandonner ma carapace. Et
où irai-je alors ? Je ne connais rien d'autre. L'adage Carpe Diem me
crache dessus sans même essayer de me comprendre. Il croit que son message est
universel, que tout le monde est capable de se l'approprier. Il ne sait pas.
Par
contre, moi, ce que je sais bien m'approprier, ce sont les trames de mon
imagination. Je peux tout ramener à ma misérable personne, rien qu'en
m'inspirant d'une personne qui passe derrière la vitrine, d'une chanson à la
radio, d'une conversation que j'écoute d'une oreille distraite. Par exemple
cette femme, là, qui entre, cachée par ses longs cheveux blonds, et qui
s'assoie au bout du comptoir. Je pourrais aller la voir, juste dans l'idée de
la servir. Pour commander, elle serait obligée de lever la tête et de me montrer
une de celles qui me hantent jours et nuits, je reconnaîtrais celle que je ne
connais que sous le nom de blondasse. Est-ce qu'elle me reconnaîtrait de son
côté ? Si ce n'est pas le cas, je me sentirais le courage de le lui rappeler.
Je lui demanderais de ses nouvelles, pas des siennes à elles, non, mais de
celles de Mattheuw. Je ne veux pas savoir les détails de leur relation, juste
savoir comment il va, lui. Mais elle, elle ne serait occupée qu'à se plaindre,
qu'à se plaindre qu'après six ans de mariage, et une petite fille aux cheveux
aussi blonds que sa maman, il l’aurait abandonnée comme une moins que rien.
Elle lui avait pourtant tout donné, même son job... Il s'était servi d'elle, le
beau salop ! L'année dernière, ils auraient divorcé, elle aurait obtenu la
garde de la jolie Boucle d'Or, plus la jolie pension alimentaire qui va avec,
et lui, il aurait retrouvé cette liberté qui apparemment lui est si chère.
Alors la blondasse serait là, les yeux dégoulinant de mascara, en train de
jouer avec son cognac, elle ne cesserait pas de geindre, de répéter qu'elle ne
s'en remettra pas, qu'elle est brisée. Elle me regarderait avec des yeux
cherchant la compassion. Mais elle n'a rien compris. Je ne peux pas me joindre
à ses lamentations, j'ai dépassé ça depuis longtemps. Moi, je suis différente.
Les années de solitude m'ont endurcie, je ne vois plus la souffrance comme une
ennemie, plutôt comme une alliée. Nous ne sommes pas du même camp, mais nous
nous entraidons. La blondasse, elle, elle ne peut pas comprendre. Alors je lui
dirais gentiment, mais sans cacher mon hypocrisie, que ce n'est pas si grave,
qu'elle ne tardera pas à refaire sa vie, qu'elle oubliera vite Mattheuw...
Comme ça, il n'existera plus que dans ma tête, pour moi seule. Elle me
regarderait, avec une lueur sincère et reconnaissante dans les yeux, et elle
dirait que j'ai raison. Elle s'en irait en sautillant, comme doit le faire sa
petite fille en sortant de l'école, elle s'en irait...
-
"Où sont les toilettes, s'il vous plaît ?"
Commentaires
Orthographe: glace sans tain.
Sinon,... en quoi votre personnage est-il différent d'une autre personne qui s'est fait larguer? A part que Samantha cultive finalement son mal-être, à mon avis: sept ans, c'est quand même un bail, même quand on se fait jeter comme une malpropre. L'affaire des toilettes semble un rebondissement bienvenu - voyons donc la suite (les états d'âme de la narratrice sont bien longs, et finissent par peser (1) - au début, on compatit, mais pour finir, on pourrait avoir envie de lui dire de "tourner la page, b... de m...", et de lui f... des claques pour qu'elle se reprenne - cela dit, pas besoin qu'elle soit sympathique: il suffit qu'elle intéresse le lecteur).
Pur ressenti personnel...
Encore, merci de l'instant de lecture.
(1) Un peu comme la bonne copine qui vous confie ses chagrins d'amour toute la soirée: ça va un moment... peut-être avez-vous connu cela (côté auditrice).
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