05 novembre 2007
Samantha Karmel 3/13
La blessure est ouverte depuis sept longues années, elle ne veut pas se cicatriser, et je ne peux rien y faire.
Je
marche dans la rue et mon cœur saigne, j'entre dans le pub où je travaille et
mon cœur saigne. Je ne laisse aucune trace de sang derrière moi, ma peau en est
imbibée. Eliyah est accoudé derrière le comptoir, un torchon sur l'épaule, il
discute avec un habitué. Il est une heure et demie, et comme d'habitude, avant
de prendre mon service, je joue la cliente. Sans un mot, Eliyah m'amène une
Adelscott, me gratifie d’un sourire complice, et retourne à sa conversation. Ce
gros type à la moustache de viking, de vingt ans mon aîné, s'est pris
d'affection pour moi dès notre première rencontre. C'était à l'époque où
j'étais encore heureuse et où je pouvais me promener au bras de Mattheuw pleine
de fierté et de confiance. Mon fiancé m'avait emmenée dans ce bar, lieu de
rendez-vous pour les étrangers anglophones de la capitale. J'étais apparue aux
yeux de tous comme une fille heureuse, amoureuse, qui ne pensait pas au
lendemain, alors qu'elle aurait peut-être du. Le jour d'après Mattheuw
emportait ses bagages, celles-là même qu'il disait n'avoir pas eu le temps de
défaire. Quel menteur ! Alors je suis retournée chez Eliyah, dans l'espoir d'y
retrouver Mattheuw, d‘avoir une conversation solide avec lui. J'y suis
retournée tous les jours. Eliyah ne me posait pas de question, il avait compris
tout seul. Quand sa serveuse est partie, il m'a proposé la place. J'ai accepté.
Voilà l'histoire, celle d'une rencontre qui m'a certainement sauvé la vie, même
si je n'aime pas l'admettre. Je préfère croire que c'est ma douleur qui est
salvatrice, c'est une idée que je respecte plus car elle alimente mon âme de
doux souvenirs. Mais Eliyah est quand même quelqu'un de bien. Il ne juge pas
mon mode de vie, il ne me taquine jamais avec audace. Il préfère ne pas aborder
certains sujets plutôt que de me blesser. Du coup, notre relation est très
silencieuse, et très intime. Elle me convient. Et puis j'aime beaucoup le
Scotland, j'aime la collection de cartes postales qui recouvrent les murs, qui
font comme des fenêtres ouvertes sur des paysages lointains et mélancoliques. Eliyah aussi est un déraciné.
Ses parents étaient anglais et sont arrivés en France avant sa naissance. A
peine sorti du ventre de sa mère, Eliyah pénétrait un monde biculturel. Il
parle anglais et français avec une aisance remarquable et a adopté depuis
longtemps le franglais. Rares sont ceux qui ne font pas les gros yeux
lorsqu'ils l'entendent parler pour la première fois. Mais le bougre, ça lui
plaît de ne pas se faire comprendre parfois. Il a une maîtrise fascinante d'un
langage qui permet beaucoup de liberté... Ce qui le rend également atypique,
c'est le fait qu'il cultive son appartenance british sans avoir jamais mis les
pieds en Angleterre. Il se refuse à y aller parce que pour lui, cette île est
un lieu de légende, et que pour rien au monde il ne voudrait briser cette
illusion. Son esprit habite la frontière entre deux cultures, et c'est ce qui
le rend à la fois si intéressant, et si indécis dans tout ce qu'il fait.
Quelque part il est aussi perturbé que moi - non, je le suis plus quand même -
mais je l'aime parce que je sais qu'il peut comprendre.
Ça y est, il est quatorze heures. Je passe mon tablier
et je rejoins mon patron derrière le comptoir. La salle est calme. Alors, comme
d'habitude, Eliyah me laisse le bar et s'en va je ne sais où. Il reviendra à
dix-sept heures, heure à laquelle l'affluence devient ingérable pour une seule
personne. Pour l'instant, je vaque à la douce servitude du métier. Des verres à
servir, des tables à débarrasser, des sourires à donner, de la monnaie à
compter. Il n'y a là rien de bien captivant mais c'est tranquille. Je peux me
concentrer à nouveau sur la futilité de mon existence.
Paisiblement
je m'évade. En musique de fond, je remplace le disque d'Aznavour par mon
inséparable Loreena Mc Kennitt. Elle m'aide à me souvenir de mon Irlande. Je ne
suis pas sûre qu'elle soit originaire de là-bas, mais je l'ai découverte à un
moment où j'avais besoin de retrouver mes racines. Quand je l'écoute, je revois
mes parents, ma petite sœur, la maison au bord du lac. Je m’imprègne de
sensations propres à là-bas, les hivers, les collines, tout ce qui faisait la
promesse d'une vie harmonieuse, d'un bonheur éternel. J'ai quitté tout ça parce
que je pensais trouver mieux. J'ai passé outre les interdictions de mes
parents. Je les trouvais mesquins, je leur ai dit des horreurs, je suis partie
en leur donnant l'image d'une fille perdue. Aujourd'hui, sept ans après, ils me
manquent. Eliyah m'a souvent demandé pourquoi je ne retournais pas chez moi, et
je lui ai toujours répondu que je ne pouvais pas, que ce n‘était plus chez moi.
Je n'ai pas le droit de leur imposer mon retour après ces années de silences.
C'est trop tard. Et puis je ne sais même pas s'ils m'attendent encore, ou s'ils
m'ont oubliée. Je suis dans l'incertitude, et je ne veux pas me battre contre
elle. Alors je déraisonne, je déterre de maigres souvenirs et j'en invente
d'autres. J'imagine ce qu'ils font en ce moment, j'imagine qu'un jour ma sœur
passera la porte du pub et qu'elle me prendra dans ses bras, j'imagine que rien
ne s'est passé et que je vis toujours à Dublin. Mais il y a toujours un client
qui se charge de me faire redescendre sur terre.
Commentaires
Bonjour Caro,
Je lis actuellement les textes que vous avez mis en ligne. Je vous donnerai mon avis global sur le 1/13. En attendant, je viens de repérer une petite faute ligne 11 (rien de bien méchant ;) : "Matthew emportait ses bagages, celles-là même " ("ceux-là mêmes" , même a fonction de pronom en remplaçant le nom donc devient variable)... je poursuis ma lecture !
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=377806&pid=6780052
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
